1. Introduction - 20 ans de code, une année de creux


Je suis freelance en développement web depuis plusieurs années, avec plus de vingt ans d’expérience dans ce métier. Pendant longtemps, trouver une mission ne posait pas de problème, tant qu’on était bosseur, qu’on savait résoudre à peu près n’importe quoi et qu’on savait travailler en équipe. Mais ces derniers temps, je trouve que l’environnement a changé.


Depuis début 2025, je traverse une période de creux professionnel. Les missions se font rares, les tarifs s’effondrent, et même avec mon profil senior, il me manque toujours une expertise dans les listes de courses sans fin des recruteurs. Ou alors, ce sont des postes de senior payés au tarif d’un junior, ou à peine plus. Ce n’est tout simplement pas raisonnable.


Paradoxalement, grâce à l'IA, on n'a jamais été aussi capable de progresser à grande vitesse et de trouver des solutions pertinentes à n'importe quel problème, même dans des domaines qu'on connait encore peu. Et pourtant, les exigences dans les profils recrutés n'ont jamais été aussi élevées. Idéalement, il faudrait être expert en tout, même dans ce qui n'est peut être pas pertinent dans le cadre du projet. Plutôt que de tout apprendre vite fait pour pouvoir ajouter des buzzwords sur le CV et avoir le vernis technique suffisant pour passer un entretien, je préfère attendre d'avoir un besoin précis pour répondre à un problème et seulement alors me former sérieusement sur le sujet, en approfondissant ma maîtrise tout en développant mon produit. Visiblement, cette vision des choses n'est plus celle que le marché attend de nous en 2025 ; on passe donc des certifications à la chaîne pour pouvoir passer les filtres automatiques de CV (ou on ment un peu, c'est au choix), sans certitude que ces compétences nous serviront réellement un jour.


Les causes ? L’IA, bien sûr qui bouleverse le secteur, mais ce n’est qu’un facteur parmi d’autres : la conjoncture économique, le ralentissement des investissements, et un marché saturé de développeurs formés à la chaîne depuis dix ans jouent tout autant.


Face à tout ça, j’ai pris du recul et analysé un peu la situation. Ce métier nous force à courir constamment après les dernières technos à la mode, qui seront bien souvent en grande partie obsolètes dans 5 ans. Il nous force à consacrer beaucoup d’énergie et de temps à rester "à la page", quand ce temps pourrait être consacré à des choses essentielles : la famille, les amis, ou simplement les projets qui ont du sens. Tant qu'on a la passion, ça ne pose pas trop de problème parce que cet apprentissage reste un plaisir, parce qu'on n'a pas besoin de se forcer.


Cependant, lorsque cela devient une obligation vide de sens, une contrainte qui empêche de passer du temps à produire de la valeur, ou du temps avec ses proches, tout plaisir disparaît. D'autant plus quand ces connaissances ne peuvent pas vraiment être mises en application à court / moyen terme sur un projet concret. C'est ce qu'il m'arrive dans cette période de creux.


C'est pourquoi je ressens le besoin d'une échappatoire, d'une activité complètement différente. D'une part pour retrouver du plaisir et de la créativité dans ce que je fais. D'autre part pour diversifier mes sources de revenu potentielles face à un avenir incertain.


C’est dans ce contexte que j’ai souhaité me lancer dans un nouveau projet entrepreunarial en tant que photographe. C'est une idée que j'ai au fond de moi depuis longtemps, et il est temps de commencer à écouter cette petite voix. Il est temps de me lancer ce défi, de porter un projet personnel et humain pour retrouver la joie de créer et de partager les plus belles émotions avec mes clients.


Ce texte est à la fois un témoignage et une manière pour moi de faire le point. J’y partage un morceau de mon histoire, autant pour les familles qui me découvrent en tant que photographe que pour mes confrères développeurs, qui traversent peut-être eux aussi une période de remise en question.


2. La photo et moi


Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu un intérêt certain pour la photographie. Enfant, il s'agissait essentiellement d'un moyen de me replonger dans des souvenirs précieux, ou encore, sans que je m'en rende compte, de renforcer ma mémoire de ces instants passés. Mais mon envie de créer remonte à la fin de l'adolescence, au début de l'ère du numérique dans la photo. J'ai donc acquis mon premier appareil photo numérique au début des années 2000. Il y avait quelque chose de magique à pouvoir essayer, rater, effacer, recommencer : la possibilité de s'améliorer par la pratique gratuitement.


Tandis que je travaillai dans le développement web depuis peu, les premiers réflex semi pro ont commencé à sortir. Une collègue en a acheté un et m'a permis de l'essayer : j'ai eu un vrai déclic ! A partir de ce jour, j'ai su qu'il fallait que je m'équipe. Alors j'ai économisé, longuement étudié le sujet, puis acheté un premier équipement : le Panasonic Lumix GH2. Puis j'ai voulu aller plus loin, j'ai acheté des objectifs supplémentaires. Mais j'avais encore certaines limitations techniques, donc en 2012, j'ai fini par trouver mon premier réflex full frame : un Nikon D700 d'occasion. Coup de foudre immédiat, 13 ans plus tard, je l'utilise encore.


Depuis je n'ai cessé de capturer les instants du quotidien, les visages de ceux que j’aime, les balades, les voyages. Mais pas seulement. J'ai étudié, testé, échangé, suivi des formations, et shooté. Beaucoup. Partout. J’ai accumulé les images, les essais, les erreurs, mais aussi ce plaisir simple de capturer de beaux moments, de les partager, puis de temps en temps, de les redécouvrir ensemble.


Au fil des années, cette pratique est devenue plus qu’un passe-temps. Elle est devenue une façon de regarder le monde, d'observer, d'apprécier les petits plaisirs simples et de capturer la beauté dans toutes ses formes, en toute simplicité. Dans un monde où l'on est de plus en plus facilement blasé et inatentif à ce qui nous entoure, je cultive à travers la photo cette faculté à savoir apprécier la beauté des choses simples, en espérant transmettre un peu de cet esprit à mon fils au fil du temps...


Mais ce que j’aime aussi particulièrement dans la photo, c’est le lien qu’elle crée avec les gens. On partage un moment unique. On capte des expressions sincères, des instants vrais. La photo permet de figer des instants qu’on ne reverra jamais. Un regard, un éclat de rire, une main posée sur une autre. On ne peut pas les rejouer. Mais on peut les garder, les partager, et les revivre à travers ce support.


3. Les réactions et le choix d’un autre équilibre

Évidemment, ce genre de transition ne va pas sans quelques regards étonnés, inquiétudes ou réserves. Certains me disent "on croit souvent que l'herbe et plus verte ailleurs, mais on finit souvent par être déçus et par revenir en arrière, tu verras". J'ai plusieurs réponses face à cela. D’abord, je ne cherche pas une herbe plus verte ailleurs ; mon champ est déjà complètement grillé. J’ai quasiment eu zéro revenu en 2025, alors quelle que soit la couleur de l’herbe, ce sera toujours mieux que pas d’herbe du tout 😂. Deuxièmement, il y a toujours eu ce genre de personnes pour me faire ces remarques à chaque fois que je démissionnais, ce que j'ai fait 6 ou 7 fois dans ma carrière et que je n'ai jamais regretté.


D’autres, plus directs, me posent la question que beaucoup pensent tout bas :

"Mais tu vas gagner ta vie avec ça ?"


Et je comprends ces réactions. Elles partent souvent d’un souci bienveillant, ou d’un simple réflexe logique. Le développement web a longtemps été un secteur sûr, plutôt bien rémunéré. Alors pourquoi s’aventurer ailleurs, surtout dans un domaine où la concurrence est forte et les revenus aléatoires ?


Mais voilà : continuer dans un métier pour de mauvaises raisons, uniquement parce qu’il devrait être rentable, est à mon sens le chemin le plus sûr vers l'insatisfaction.

Je ne tourne pas le dos à l’informatique. Je continue même de me former. J’ai simplement décidé de ne plus dépendre exclusivement d’un secteur qui ne me permet plus aujourd’hui de m’épanouir pleinement.


C’est aussi une manière de me réapproprier mon temps et mon énergie. D’explorer un autre rythme, une autre façon de travailler, où l’humain reprend un peu plus de place. Où la créativité a sa part. Où je peux, peut-être, construire quelque chose de plus aligné avec mes valeurs, même si cela implique une part de risque, et une réduction certaine de mon train de vie à court terme.


Et puis surtout, c’est un choix que j’assume. Pas un pari irréfléchi, ni une fuite, mais une transition réfléchie, lente, progressive. Une réponse personnelle à une situation que je n’ai pas choisie, mais que je refuse de subir passivement.


Alors quand ma femme me dit terrifiée, "mais ça ne te fait pas peur ?", je lui répond que "si, plonger dans un chemin d'incertitude est terrifiant". Pourtant, je ne m'arrête pas là. J'ai récemment lu un message d'Éric Larchevêque qui disait ceci :


"la peur de l'échec est pire que l'échec."


Ca m'a parlé et inspiré. La meilleure façon de savoir, c'est d'essayer. Si ça rate, j'aurais perdu un peu de crédibilité, j'aurais peut-être l'air ridicule d'avoir échoué là où beaucoup d'autres réussissent, et j'aurais bien évidemment perdu un peu de temps et d'argent puisqu'il faut toujours payer les factures en attendant. Mais d'une manière ou d'une autre, j'en retirerai quelque chose, et surtout, je ne passerai pas ma vie à me demander ce qui aurait pu se passer si j’avais osé essayer..


D'une manière générale, je trouve que l'environnement actuel du développement web est devenu un vrai cirque. Les querelles de chapelles entre différentes communautés d'experts dogmatiques ne m'ont jamais paru aussi vives, sur LinkedIn comme dans le monde professionel en général. La déconnection entre les compétences demandées et les tarifs offerts frôle souvent le ridicule, mais par nécessité, beaucoup se plient à ces règles. Les passages de 100% télétravail à 0% sans argument invoqué sont de plus en plus nombreux, ce qui montre là aussi une forme d’idéologie mal assumée. Cette atmosphère peut tuer la créativité, et, aussi surprenant que cela puisse paraître, le développement en nécessite une bonne dose. Alors pour protéger ma créativité et ne pas détruire cette passion, je choisis de m'extraire partiellement de cette industrie pour développer mon activité photographique. Je continuerai de prendre des missions de développement, à temps partiel si j'arrive à développer ma nouvelle activité, mais uniquement si ces missions correspondent à mes valeurs : valorisation de l'expérience, priorisation du produit plutôt que des technologies, relation de partenariat et non de maître / esclave.


"Et le syndrôme de l'imposteur ça va ?". Mon syndrôme de l'imposteur est énorme 😅 ! Mais en même temps quand je décide de shooter et d'aller au bout de mes idées, de la capture jusqu'à l'edit final, je suis en général très fier du résultat. De plus après 20 ans dans le dev, à apprendre constamment, à me perfectionner sur mes sujets, à enseigner à différents niveaux, je ne me suis jamais débarassé de ce syndrôme puisque plus j'apprend, plus je prend conscience de l'étendue de mon ignorance. Je pourrais être l'expert mondial n°1 sur un sujet, qu'il y aurait toujours 1000 autres sujets connexes sur lesquels j'en suis très loin. C'est aussi pourquoi je ne prend un jeune inexpérimenté de haut (au delà de ma personnalité qui exclut ce comportement), parce que tout le monde peut apprendre quelque chose à tout le monde.


4. Et maintenant ? Ce que je veux transmettre


Dans tout ça, il y a aussi une chose essentielle que je souhaite transmettre à mon fils. Il est encore jeune, mais quel exemple lui donnerai-je si je ne faisais pas de mon mieux, si je me contentais d'attendre sans agir que la situation s'améliore d'elle même, en choisissant les voies les plus rassurantes quitte à abandonner ses rêves ? Je doute que ça l'inspirerait à devenir quelqu’un de travailleur et persévérant.


Je veux qu’il voie qu’il est possible d’avoir peur et d’avancer quand même.

Qu’on peut rater, se relever, recommencer.

Que changer de cap, ce n’est pas échouer.

C’est parfois la chose la plus saine qu’on puisse faire.


Je veux qu’il comprenne qu’on n’est pas obligé de suivre une trajectoire toute tracée, ni de rester coincé dans un rôle qui ne nous ressemble plus. Qu’on peut être sérieux dans ce qu’on fait sans se prendre trop au sérieux. Et surtout, qu’il n’y a rien de honteux à choisir une vie un peu plus simple, un peu plus humaine, un peu plus alignée.


Je ne cherche pas à devenir photographe pour fuir le développement ou par caprice créatif.


Je le fais parce que c’est un projet qui me ressemble. Parce qu’il me permet de créer, d’être présent, de faire des rencontres. Parce que j’y retrouve un rapport plus direct, plus vrai avec les gens. Et parce qu’il me pousse à affronter mes doutes au lieu de les contourner.


Il n’a pas besoin de tout comprendre maintenant. Pour l'instant la meilleure chose qu'il ait à faire est de vivre son enfance tranquillement et n'ait pas à se préoccuper du stress des contraintes d'une vie d'adulte. Mais je suis convaincu que les décisions qu'on prend et la manière dont on se comporte ont le pouvoir d'influencer inconsciemment la personnalité de nos enfants au cours du temps. Alors si cela peut l’aider, un jour, à suivre ses rêves, à tenter ses propres aventures et à s’épanouir dans sa vie d’adulte, ça en vaut la peine. Même si ça implique, en attendant, un peu plus de stress et d’inconfort pour ses parents.


Je ne sais pas jusqu’où ce projet ira. Peut-être qu’il ne sera qu’un chapitre, peut-être qu’il prendra plus de place avec le temps. Ce qui compte, c’est d’ oser l’écrire.


Alors à celles et ceux qui me liront jusqu’ici, je n’ai qu’un message à partager :

La vie est courte.

Elle n’est pas faite pour être optimisée, mais pour être vécue.

Photo de détail d'un papillon volant parmi les brins de lavande